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mardi 7 mars 2017

Babylone, Yasmina Reza

Résultat de recherche d'images pour "babylone yasmina reza"  Tout le monde riait. Les Manoscrivi riaient. C'est l'image d'eux qui est restée. Jean-Lino, en chemise parme, avec ses nouvelles lunettes jaunes semi-rondes, debout derrière le canapé, empourpré par le champagne ou par l'excitation d'être en société, toutes dents exposées. Lydie, assise en dessous, jupe déployée de part et d'autre, visage penché vers la gauche et riant aux éclats. Riant sans doute du dernier rire de sa vie.
Un rire que je scrute à l'infini. Un rire sans malice, sans coquetterie, que j'entends encore résonner avec son fond bêta, un rire que rien ne menace, qui ne devine rien, ne sait rien. Nous ne sommes pas prévenus de l'irrémédiable.
 
Ecrit par Yasmina Reza
Aux éditions Flammarion
219 pages
Publié en août 2016
 Lauréat du Prix Renaudot 2016
 
« J’ai repensé à l’expression créer du lien, et j’ai lancé le thème des concepts creux. On en a trouvé un paquet et parmi eux est curieusement arrivé celui de tolérance. C’est Nasser El Ouardi qui l’a avancé, défendant l’idée que c’était un concept stupide en amont, la tolérance ne pouvant s’exercer qu’à condition d’indifférence »
 
  Après avoir été transportée par le percutant Art, je me suis plongée dans le dernier roman de Yasmina Reza, lauréat du prix Renaudot 2016 : Babylone. Attirée par l'auteure, ou peut-être intriguée devant l'argument d'autorité que la réception d'un prix aussi renommé, j'avoue ne pas même avoir lu la quatrième de couverture -au demeurant, peu éclairante.
 
  Elisabeth, sexagénaire de classe moyenne, mariée, un enfant, vit dans au quatrième étage d'un immeuble. Au cinquième étage vivent Lydie et Jean-Lino Manoscrivi, auquel elle s'est liée d'une amitié timide et pudique. Jusque là, rien de très extravagant. Perdue dans le temps, dans un monde qu'elle ne comprend pas, ou plus, face à l'absurdité de l'existence, elle décide bientôt d'organiser une fête de printemps. Quarante personnes. Quarante personnes ? Dans un petit appartement ? et avec la dizaine de chaises seulement qu'il contient ? Et les verres ? Il faut en acheter, pas en plastique, non de beaux verres...
 
  Dès le début du livre, Elisabeth, narratrice, fait part de ses angoisses mineures qui empiètent sur son quotidien sans qu'elle n'arrive à l'analyser de la sorte. Mais c'est ainsi que Yasmina Reza parvient à dresser un croquis social clairvoyant, peignant la prise de pouvoir des futilités qui font obstacle au bonheur d'une vie a priori simple et sans histoire. Et à travers ces angoisses secondaires, cette existence plate et monotone, l'auteure fait insidieusement naître son intrigue. Le lecteur, pris au piège par le style rythmé, fluide et souple de Yasmina Reza dans les toutes premières pages, se laisse entraîner dans un polar en devenir, au gré d'indices éparses disséminés de page en page.
  Une intrigue bien amenée, mais dont les enjeux ne sont révélés qu'assez tardivement, si bien que je me suis demandée à plusieurs reprises vers quoi cette histoire nous menait.
 
  Polar ? Je dirais faux polar. Avec un peu de recul, j'entrevois dans l'intrigue du livre un prétexte à sonder un sujet plus existentiel, plus sérieux qu'un simple divertissement policier. Le détachement des personnages face à la gravité de ce qu'ils vivent est trop grand, les sentiments d'Elisabeth ne correspondent en rien à la pression à laquelle elle devrait être confrontée dans une telle situation, leurs raisonnements sonnent faux. Prétexte à rendre compte de l'impuissance des hommes devant la fuite du temps, de leur condamnation à la passivité devant son écoulement.
 
  Ellipses, analepses, prolepses et anacoluthes, Yasmina Reza use de procédés stylistiques variés et déroutants pour éveiller l'attention de son lecteur devant des événements en apparence anodins auxquels elle ajoute une dimension plus profonde, sur un ton, teinté de cynisme,  pourtant moins tranchant que celui de Art. Un tableau social et sociologique en cela un peu moins aiguisé. Succession de tranches de vie comme autant de clichés capturés par un appareil qui, lui, aurait le pouvoir d'arrêter le temps, en parallèle au récit du déroulement des faits.
 
  Au-delà d'une histoire dont le lecteur comprend finalement mal l'aval, se retrouvant de manière très subite  devant un amont alors que les débuts de l'intrigue tournaient un peu en rond, Yasmina Reza s'intéresse en fait à la condition de l'homme, à sa place, à son pouvoir dans la conception du monde. En abordant des thèmes aussi variés que le végétarisme, la vieillesse, le deuil, l'assujettissement de tous aux "concepts creux", au fatalisme,  la routine ennuyeuse du quotidien, les relations de voisinage, la société de consommation et ses messages publicitaires mensongers, elle met le lecteur bien en face de ses pouvoirs pour maîtriser sa vie, pour en faire son "projet", mais elle le fait aussi prendre conscience de la responsabilité qu'impliquent ses choix.
 
  Babylone est finalement un roman pluridimensionnel qui, en filigrane d'une pseudo-enquête volontairement dénuée de tout suspense, suggère une réflexion sur le destin de chacun, déterminé universellement par sa finitude, mais modelable et modelé individuellement.

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