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lundi 25 juillet 2016

Les lisières, Olivier Adam


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Entre son ex-femme dont il est toujours amoureux, ses enfants qui lui manquent, son frère qui le somme de partir s'occuper de ses parents "pour une fois", son
père ouvrier qui s'apprête à voter FN et le tsunami qui ravage un Japon où il a vécu les meilleurs moments de sa vie, tout semble pousser Paul Steiner aux lisières de sa propre existence. De retour dans la banlieue de son enfance, il va se confronter au monde qui l'a fondé et qu'il a fui.
En quelques semaines et autant de rencontres, c'est à un véritable état des lieux personnel, social et culturel qu'il se livre, porté par l'espoir de trouver, enfin, sa place.
 
 
 

Editions Flammarion
453 pages
2012 
 
  Il me semble que j'en avais vaguement entendu parler, à sa sortie, de ce bouquin. Pas certaine... Un avis, ou juste aperçu dans les dédales d'une librairie, à un rayon que je ne fréquentais alors que très rarement.
 
  Olivier Adam est un auteur que j'ai toujours aimé, dont je n'ai pas lu grand chose mais dont les livres m'attirent tous assez. L'épaisseur de celui-ci m'avait déjà arrêtée dans mon élan vers les bornes enregistreuses plusieurs fois mais puisque je suis en vacances, je l'ai finalement -dans l'ordre- emprunté, laissé poireauter une semaine, ouvert un peu timidement, limite sceptique, comme à chaque fois que je quitte des personnages et que j'en retrouve d'autres, que je dois apprendre à aimer pour 450 pages, puis plus lâché. J'ai dû lire l'ensemble en quelque chose comme quatre fois.
 
  Parce qu'il est impossible de lâcher Paul Steiner, son histoire, son mal-être, qui semble prendre source à ses dix ans, le jour où il a tenté de mettre fin à ces jours du haut d'un précipice, inconscient de son âge, pleinement conscient de son geste. Ce jour qui marque aussi sa naissance, son premier souvenir, parce qu'il ne se rappelle de rien avant cela. Qui constitue le début d'un dégoût. De quoi ? Il ne le sait pas vraiment, mais c'est un dégoût qui prend la forme d'une bille de peinture, qui éclate partout sur lui, en lui, dans sa vie, de la vie.
  Et puis il y a Sarah, son ex-femme, qu'il ne peut s'empêcher d'aimer, d'observer, de s'imaginer malgré leur rupture, malgré les tribunaux, malgré les gardes partagées arrangées, malgré les coups bas, les mots durs, les traits froids, tirés, malgré les tentatives de haine, malgré la haine, fugace.
   Et ses parents, et le Japon, et les copains de la cité dans laquelle il a grandi, d'où il s'est échappé pour la Bretagne, mais à laquelle il doit à nouveau se confronter quand il vient aider son père, deux semaines, alors que sa mère est à l'hôpital.
 
  Il y a un peu de tout dans ce livre, disséminé de manière plus ou moins sporadique. Comme si Olivier Adam nous donnait de temps en temps une clé, d'une façon un peu soudaine sans être brutal, pour comprendre Paul, pour l'assimiler, s'y identifier un peu plus. Paul et sa fragilité, sa sensibilité qu'il déplore, sa plume d'écrivain renommé qu'il méprise, sa faiblesse psychologique qu'il cache sous les kilos et la boisson, sa vie en périphérie...
 
  J'en ai parlé avec plusieurs personnes finalement, de ce livre, j'en ai lu quelques chroniques, et je ne crois pas me tromper en disant qu'il ne plaira pas à tout le monde. C'est un livre intimiste, au cours de la lecture duquel je me suis souvent demandé si la frontière entre fiction et autobiographie avait vraiment été établie (je ne pense pas, s'il faut le préciser), dans lequel on contemple un réel tableau psychologique, on dissèque en même temps que l'histoire nous est narrée... Et certes il y a quelques longueurs, ou plutôt quelques anecdotes, détails répétés, qui m'ont un peu dérangée, comme si l'auteur pensait qu'on puisse oublier, qu'on puisse poser son livre quelques semaines, puis qu'on le reprenne parce qu'on n'avait rien de plus urgent, et qu'il faille nous ressituer, nous redonner des précisions déjà mentionnées. Certes. Mais plus que tout, je pense que certains lecteurs vont trouver ça un peu facile, à l'image de l'entourage de Paul. Un peu facile de tout lâcher, Paris, les boulots durs, la famille pesante, l'ambiance nauséabonde, pour s'enfermer dans un petit coin breton de vacances perpétuelles, sans heure ni contrainte, les pieds dans le sable, avec l'ordinateur qui tape tout seul les mots de livres qui font mal à écrire, qui sont le seul moyen pour rester en vie.
  Ce que je m'évertue à expliquer, c'est que ce livre est un récit de vie autant qu'une quête de soi et de sa mort avancée, de son extinction programmée en avance, de sa vieillesse, de ses rides apparues trop tôt, invisibles, mais qui creusent de longs sillons intérieurs. C'est un récit qu'il faut être prêt à encaisser, à dévorer pour sa beauté et sa profondeur, et sans doute pour soi-même aussi, pas pour de nombreux rebondissements "actant", mais plutôt pour des réflexions, des analyses, des retours en arrière, lents, douloureux, sombres mais pour certains éclairants.
 
  Et puis, en lisière de tout, surplombant un livre dont l'histoire et les personnages nous prennent déjà à la gorge, Olivier Adam livre son style poétique et enivrant, enveloppant, un petit peu, des descriptions, des accumulations sans virgule, des transcriptions noir sur blanc de trop-plein, de malaise, des groupes de mots, des phrases courtes puis interminables... Tout se fond en une masse de laquelle on distingue chaque petite étoile, chaque détail, chaque point et chaque adjectif. C'est beau sans hypocrisie, sans détour, sans fioriture. C'est juste, et franc surtout. L'envie et le désir ne sont pas cachés par les kilos et la boisson, eux, exprimés sans trop de pudeur, mais justement, réfléchis, sensuels dans l'idée où tous les sens y jouent un rôle, propre, qui prend le lecteur comme dans un cocon de sentiments et le frappe de l'émotion juste.
 
  Il y a tout un côté politique aussi, une critique de la France telle qu'elle est et telle qu'elle devient, une critique de la droite (en majorité à la publication du livre), du chômage, du racisme déjà ambiant qui ne semble que croître, de la montée du FN, qui nous rappelle violemment à la réalité. Une réalité vieille de quatre, presque cinq ans mais toujours d'actualité...
 
  C'est un roman (aussi peu ou très romancé qu'il soit) complet. Un livre qui ne se ment pas à lui-même, qui ne ment pas à ses lecteurs, et dans lequel l'auteur/le narrateur se dévoile aussi subtilement que sûrement, se met à nu et offre à réflexion, à identification, à quête personnelle.
 
  Frappant de justesse.

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