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lundi 16 mai 2016

Si c'est un homme, Primo Levi

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" Alors, pour la première fois, nous nous apercevons que notre langue manque de mots pour exprimer cette insulte : la démolition d'un homme.  [...] Nous savons, en disant cela, que nous serons difficilement compris, et il est bon qu'il en soit ainsi. "


Editions Pocket
Traduit de l'italien par Martine Schruoffeneger
271 pages




  Primo Levi a vingt-quatre ans lorsqu'il est arrêté comme résistant en février 1944 puis déporté à Auschwitz, où il restera jusqu'en janvier 1945, date de libération du camp par les Soviétiques. Si c'est un homme, paru pour la première fois en 1947, est l'un des premiers témoignages d'Auschwitz, un des premiers "journaux de bord" d'un déporté.
  
  Cela faisait plusieurs mois que je voulais lire ce témoignage. On l'a évoqué à plusieurs reprises à titre d'exemple en cours cette année, et à chaque fois je regrettais de ne pas avoir parcouru intégralement les lignes de Levi, même si l'histoire générale n'est pas très énigmatique, puisque tristement célèbre. C'est finalement après la visite du Mémorial de Caen (que je conseille vivement, au passage) que j'ai décidé de commencer cette lecture.

  Des récits de guerre, des livres sur la Shoah, sur l'expérience des camps, j'en ai beaucoup lu, très jeune, peut-être trop jeune, en ayant l'impression de comprendre, en allant parfois jusqu'à m'assimiler aux personnages. C'est avec plus de recul que j'ai pu lire Si c'est un homme, à la lumière de mes cours, aussi, de détails que je ne connaissais pas jusqu'à cette année. 

  Primo Levi nous livre ici le récit de l'inhumanité. Une inhumanité qu'il a vécue. Une inhumanité qui frappe, parce qu'aussi fictive qu'on la désire, elle est bel et bien réelle, offerte sans arrondi ni fioriture, mais telle quelle. 

  En nous faisant vivre au rythme d'Auschwitz, de la Buna, d'un quotidien qui n'a plus rien de temporel ou d'intemporel, Primo Levi braque notre regard naïf de lecteur du XXIème siècle sur les années de néant, de calvaire, de déshumanisation qu'ont vécu les plusieurs millions de déportés du camp. Je tournais les pages du livre sur la mélodie d'un mot qui se répétait encore et encore et qui perdait lui aussi son sens. "Inhumain".

  Nous-mêmes, lecteurs, n'avons plus aucun repère, plus aucune notion du bien ou du mal, ne sommes que spectateurs indiscrets de la fin de ces hommes, de ces vrais hommes. On ne voit plus de personnages, de simple histoire, aussi horrible soit-elle. On assiste à la mort organisée de personnalités, d'individualités, qui n'ont rien de la masse et des chiffres de nos manuels d'histoire, mais tout de ce qui nous construit tous. "Qu'on imagine maintenant un homme privé non seulement des êtres qu'il aime, mais de sa maison, de ses habitudes, de ses vêtements, de tout enfin, littéralement de tout ce qu'il possède : ce sera un homme vide, réduit à la souffrance et au besoin, dénué de tout discernement, oublieux de toute dignité : car il n'est pas rare, quand on a tout perdu, de se perdre soi-même ; ce sera un homme dont on pourra décider de la vie ou de la mort le cœur léger, sans aucune considération d'ordre humain, si ce n'est, tout au plus, le critère d'utilité."

  Très vite il n'y a plus d'espoirs, annihilés par les fumées noires. Des illusions pour les "gros numéros", ceux qui sont arrivés en dernier et ont encore une vague idée de leur identité. Le microcosme créé dans le camp a tout d'un roman de science-fiction, un roman noir où les traits des mauvais auraient été durcis, exagérés, où la faiblesse des travailleurs, où leurs mauvaises conditions d'existence auraient paru trop peu plausibles. Mais tout cela n'est que vérité. Réalité. Avec aucune remise en doute possible. Seulement ce qu'il s'est passé.

  C'est dur de se dire que l'homme peut en arriver là. C'est dur de réaliser à quel point il est facile de catégoriser les autres en universalisant nos prises de position. C'est dur d'élargir ces prises de conscience au monde contemporain. C'est dur de se dire que notre société fait encore miroiter une inégalité basée sur des critères aussi subjectifs qu'impossibles à comparer. Rien à voir, rien qui puisse se rapprocher des monstruosités commises par les SS, qui n'avaient pour seule vanité et différenciation possibles de ceux qu'ils abattaient celles d'être nés au bon endroit au bon moment dans une famille "bien comme il faut". Pourtant quand on pousse un peu la réflexion, qui n'a jamais été confronté à ce malaise ? Qui ne s'est senti infligé une certaine infériorisation ? 
C'est dur de réaliser la brièveté avec laquelle des marques laissées au fer rouge sur la peau de l'humanité peuvent cicatriser. Dur de réaliser que rien n'est complètement indélébile. Ô combien dur de réaliser que la bêtise est un nom d'homme.

  C'est ce livre qui nous fait grandir. Pas "un de ces livres qui". Ce livre qui fait mûrir notre réflexion, qui remet en question nos idéaux, nos valeurs, nos repères, nos sens, notre éveil. Ce livre qui détourne de nos "moi" individuels et individualistes, qui "décorporise" et ne nous laisse que nos consciences, au moins jusqu'à ce que la société nous rattrape.

  Je pense que nous ne pourrons jamais rendre compte avec justesse de ce que ce témoignage nous donne. Je n'ai pas la prétention, et ne pourrai très probablement jamais l'avoir, de dire que j'ai décrypté, que j'ai compris, car la clarté de Primo Levi n'est porteuse que d'incompréhension, mais je peux vous dire à quel point mon regard est neuf. Et je peux vous crier plus fort encore qu'avant que je préfère une marque rouge et indélébile à la menace de numéros tatoués.

  

6 commentaires:

  1. Ta chronique est très belle. J'aimerais beaucoup lire ce roman un jour, cette période m'intéresse beaucoup.

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    1. Merci beaucoup, les mots n'ont pas été faciles à écrire, pourtant :)
      J'espère vraiment que tu en auras l'occasion...c'est une lecture plus que marquante

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  2. On voit que ce livre t'a profondément marqué, bouleversé et fait réfléchir... Je ne l'ai pas encore lu, mais il faudra ! Merci pour ce bel avis :)

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    1. En effet...
      JE ne peux que te le conseiller :) Et merci à toi

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  3. J'ai eu le même sentiment quand à ce témoignage. Et à la fin du livre il y a cette citation d'un poète juif allemand Heine :"Ceux qui brûlent des livres finissent tôt ou tard par brûler des hommes.". Alors continuons à lire et à nous souvenir.

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