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dimanche 29 mai 2016

La condition humaine, André Malraux






  "Il savait d'expérience que la pire souffrance est dans la solitude qui l'accompagne. L'exprimer aussi délivre ; mais peu de mots sont moins connus des hommes que ceux de leurs douleurs profondes."


Editions Folio
352 pages
1933





  J'ai terminé Si c'est un homme, de Primo Levi, sonnée. En état de choc. Au sens littéral du terme. Bouchée bée, mais aussi cœur et et conscience "bés". Je n'avais plus vraiment de voix, plus vraiment de pensée, de notion du Bien, du Mal comme ils m'étaient toujours relativement clairement apparus. Je ne savais pas trop ce que je voulais, seulement que je voulais lire quelque chose, étayer, étoffer, continuer, m'acharner. J'ai pioché un peu au hasard dans la bibliothèque familiale, un bouquin de poche, déjà tout corné (je vous dresse le portrait-cliché mais rassurez-vous, je n'ai pas découvert de Minimoys), et puis j'ai commencé, bille en tête.
  Ça débute assez abruptement. On entre comme un étranger, un espion dans le microcosme révolutionnaire qui prépare le soulèvement de la ville de Shangaï. On est en 1927, alors que Chang-Kaï-Shek est sur le point de rompre son alliance avec le Parti Communiste Chinois, pour jouir seul de la gouvernance de la Chine.
  Ne connaissant pas (absolument pas) cette période historique, et même quasiment rien qui se rattache de près ou de loin à l'histoire de la Chine, j'ai eu quelques hésitations avant de continuer ma lecture mais en me renseignant un peu, je me suis raccrochée aux branches. Heureusement.
  21 mars 1927. Pour mener à bien l'insurrection, le groupe de Kyo a besoin d'armes. La mission de Tchen : récupérer les informations nécessaires sur un trafiquant d'armes pour pouvoir ensuite s'approprier les dites-armes et les distribuer aux futurs insurgés.
  Pas de répit. Dès les premières pages, on est confrontés à la dureté du choix. Tuer pour sauver ? Bien ? Mal ? Comment tuer pourtant ? "Un seul geste, et l'homme serait mort. Le tuer n'était rien : c'était le toucher qui était impossible."
  Tout au long des pages que je voyais défiler, je me rappelais des Justes de Camus, qui préparent un attentat contre le grand-duc Serge dans la Russie du début du XXème siècle. Même groupe de personnages : un groupe révolutionnaire, dont seule la nationalité diffère, mais que la cause et le but rapprochent ; même problématique : limite entre le bien et le mal, la conscience et l'inconscience, le sauvetage et la cruauté.
  L'histoire est inchangée par rapport à ce qui s'est réellement passé dans le Shangaï de 1927, fidèle. Prétexte ? C'est comme ça que je l'ai perçue, en tout cas. Une histoire qui sert de prétexte à Malraux pour développer bien d'autres thèmes, bien d'autres idées.
  Comment poser des mots ? Et à lui ? A Malraux, comment les lui sont-ils venus ?
  Ça commence avec la justesse d'un meurtre, ça continue avec la cruauté de l'amour, avec la cupidité des hommes, l'engrenage de la détention du pouvoir, la déité qu'ils veulent atteindre... Malraux nous plonge dans une méditation continue qui nous fait passer par différents chapitres de la vie, différents sens de l'existence, et différentes visions du monde et de l'Homme.
  Ça tient peut-être aux personnages, fouillés, creusés, disséqués, dont les tergiversations nous sont exposées impudiquement.
  Ça tient peut-être au style malrucien, simple, mais grand. Pas "beau", non : grand. Et humble.
  Il n'y a pas d'enseignement, de morale, seulement une exposition, une vue, comme une coupe de l'Histoire. Vous savez, ces expériences scientifiques "Coupe latérale de ***" (vous voyez l'idée, ça va, je suis en ES, ne m'en demandez pas trop)...c'est exactement comme ça que je perçois ce livre. Une coupe philosophique de l'Homme, de sa manière de manier l'Histoire, d'organiser ses pensées et ses sentiments. Malraux nous fait un cadeau ; celui d'appréhender les tropismes d'un être de manière neutre, en nous donnant juste ce qu'il faut pour pouvoir nous faire nos propres idées, et réfléchir nous-mêmes. A l'image de cette expression britannique "It gives you food for thought".
  Tout est subtil, intelligent.
"- Qu'entendez-vous pas : l'intelligence ?
[...] Chaque fois qu'il posait cette question, son interlocuteur, quel qu'il fût, répondait par le portrait de son désir, ou par l'image qu'il se faisait de lui-même."
  Je suis bien restée un bon quart d'heure sur certains paragraphes. Lorsqu'intervient Gisors, généralement, sage philosophe, intellectuel marxiste drogué à l'Opium, auprès duquel les personnages viennent se confier. Il y a en lui la profondeur que Malraux donne à son livre. Il y a ses doutes. Il y a ses peurs. Il y a ses incompréhensions. Il y a comme une explication partielle de la vie et de ce qui rapproche l'Homme de cette dernière. Ou non. Il y a la mort, sa subjectivité, son éternité. Il y a un monde qui s'offre au lecteur, qui le mène comme une quête initiatique, comme un voyage, dans un état second aux relents d'Opium.
  J'ai aimé découvrir cette partie de l'Histoire de la Chine. J'ai aimé May, sa féminité et son courage. J'ai aimé les sacrifices et ce qu'ils impliquaient. J'ai aimé disséquer les personnages comme Malraux nous le permet, et me disséquer moi en même temps. J'ai aimé ce rapport constant que Malraux établit entre meurtre et sexualité. J'ai aimé la révolte, et ses causes, humaines ou sociales, individuelles ou collectives, et ses distinctions.
  J'ai aimé commencé à prendre conscience de la condition humaine.

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