En quelle langue?

dimanche 10 novembre 2013

Premier prix du concours d'écriture pour la SSA : Une odeur d'anniversaire, de Marie

UNE ODEUR D’ANNIVERSAIRE
 
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Cette odeur. C’était une odeur de cire, qui sentait un peu le renfermé, mais pas totalement désagréable non plus. C’était une odeur rassurante de paraffine, l’odeur de mon enfance désormais à jamais révolue. C’était l’odeur de l’église, l’odeur des dimanches à la messe, celle qui s’associe à la dinde farcie du midi. C’était l’odeur des bougies, des innombrables cierges éclairant faiblement la voûte funeste de l’église.
C’était l’odeur du temps heureux, des enfants à courir derrière le cimetière pendant que les parents discutaient. C’était l’odeur, l’odeur du bonheur que plus jamais je ne retrouverai…
Il commença.
« Nous sommes désormais réunis autour de cet autel afin de prier pour Michaël, pauvre pêcheur… »
Je n’écoutais plus. Je me concentrais sur cette odeur, puissante et chagrineuse, relevant des années enchantées durant lesquelles Il était encore là.
On n’imagine pas la chance que l’on a. Nos yeux sont clôts, notre bouche sourit, nos pommettes saillent, mais nous ne pouvons la concevoir. Pourtant, alors qu’Il est à la fois présent, mais absent, je le ressens, au plus profond de mon âme, au plus fort de mon être.
Sensation étrange que d’avoir l’impression d’avoir grandi en trois jours, d’avoir pris deux cent soixante-deux ans alors que je n’en ai que seize.
Mais d’ailleurs, quel est l’âge qui compte ; celui des chiffres et des années, ou celui de notre plus pur ressenti ?
Philosophe je suis, deuxième choix je volerais. Mais ceci est plus compliqué qu’il n’y parait ; en réalité, qu’est-ce qui importe véritablement, alors que tous nous sommes éphémères ?
Je viens de me rendre compte de cette vérité. L’humanité n’est conçue que pour être un passage dans le temps, que pour être une chose dont on ne se souviendra peut-être pas dans trois mille ans.
Et puis d’ailleurs, est-ce que nos anniversaires, cela compte ?
 
*****
 
Trois jours avant…
Il s’avança vers moi. Il était beau, magnifique même, costard cravate et petit sourire sur les lèvres. Comme disait la chanson : « Il a, seize ans, il est, très grand, c’est son anniversai-re ». Il me proposa une gorgée de vodka, je ne déclinais pas l’offre ; de toute façon tout le monde était un peu dans les vapes à cette heure-là… Alors pourquoi pas moi ?
Je me dirigeais vers la piste, j’avais la douce impression de m’envoler. Je dansais, tournicotais, plusieurs regards étaient braqués sur moi, mais tant pis, je n’y faisais pas attention, je tournais, et c’était bon. Michaël était assis à un tabouret près du bar de ses parents ; il s’enfilait gorgée sur gorgée, verre sur verre. Je riais, tournoyais, et me retrouvais bientôt assis à côté de lui, à boire un énième verre.
Il m’embrassa, je l’embrassai, je lui dis « Joyeux anniversaire mon Michaël », il me répondit par une caresse, me porta, m’enlaça, m’embrassa, sur le coup, sur la bouche, sur l’épaule, il me fit danser avec lui, passer la porte d’une chambre, la sienne surement, mais je le tirais par les bras, j’étais peut-être soule mais je n’avais pas perdu la raison, il ne fallait pas me donner, pas même ce soir.
Il rit, reprit une gorgée, cette fois de gin mélangé à du whisky, moi je n’en voulais pas, mais je riais et j’étais dans ses bras.
Tout à coup il m’embrassa, puis partit, comme ça.
Je ne m’en inquiétais pas, j’avais chaud, je me sentais belle, je pensais à Michaël, à sa fête si réussie, à sa bonne cinquantaine d’invités entassés dans son appartement de Saint Germain, à ses parents partis à la campagne pour un week-end.
Boris me proposa un autre verre, quelque chose d’un peu moins fort me dit-il, pour partir tout en douceur. J’acceptais, je buvais, vraiment, quelle soirée réussie ! Michaël n’avait pas fait les choses à moitié.
Quelques minutes s’écoulèrent, à moins que ce ne fussent des heures, je n’avais pas touché à l’alcool depuis quelques temps, et je sentais progressivement mon euphorie alcoolisée laisser place à une belle migraine. La plupart des invités étaient partis depuis un bon bout de temps, et il ne restait que moi, la petite amie de Michaël, et Boris, son meilleur ami.
Le soleil se levait, et à travers les rideaux déchirés par des fêtards, on pouvait peu à peu voir Paris s’éveiller. Les klaxons de chauffards énervés, de matinales femmes d’affaires pressées, des hommes amenant leurs enfants à l’école, et des restaurants ouvrant pour le service du petit-déjeuner. Boris me proposa de sortir un peu sur le balcon, je lui dis « Pas de problème », et puis j’avais besoin d’un peu d’air frais.
Il ouvrit la baie.
Il ouvrit. La baie.
Il. Ouvrit. La. Baie.
Je sortis sur le balcon en courant. En hurlant.
MICHAEL. MICHAEL !!! MICHAEL…
A demi-assis contre la rambarde en fer forgé, il paraissait… Il paraissait…
Il ne bougeait pas. Il avait les yeux ouverts, le teint un peu gris virant au vert, et sa main agrippait une bouteille encore pleine, à moitié débouchée. Sa bouche était fermée, mais on pouvait distinctement voir quelques traces de vomissures.
Je criai, hurlai, tandis que Boris ne bougeait pas, restait là, inerte, les bras ballant, la figure se décomposant au fur et à mesure que je pleurai.
Tout à coup, il parut se rendre compte de la situation, et cria lui aussi, nous étions deux adolescents, deux fous criant sur un balcon, mais aucun des passants ci-dessous ne regardait, aucun ne se préoccupait de ce qu’il s’y passait.
Un voisin ouvrit sa fenêtre pour nous demander de nous taire, il ne vit même pas Michaël.
Boris courut dans à l’intérieur tandis que je Le secouai, je ne comprenais pas, je ne savais pas pourquoi Il ne réagissait pas, je m’affalais sur Lui, embrassait Ses lèvres, Le trempai de mes larmes. Je ne comprenais pas.
J’entendis le gyrophare d’une ambulance au loin, qui se rapprochait, se rapprochait encore et encore, jusqu’à venir avec moi, sur le balcon, m’emmener loin de Michaël, sur le canapé du salon.
Le médecin ne vint que pour constater le décès, à exactement dix heures et cinquante-sept minutes.
 
*****
 
Vint le temps des condoléances. Je restai avec Boris, regardant les funestes invités macabrement endimanchés passer devant Ses parents. Ils étaient pour la plupart des collègues de travail, des camarades de classe, des professeurs, la boulangère du coin, quelques amis de la famille ; les gens dont Il se moquait toujours avec nous ; les gens qui ne Le connaissait que dans sa façade, que dans ses attitudes que lui imposaient ses parents.
« Madame la Comtesse De la Martinière, oui, c’est cela, je vous invite donc de ce fait à prendre le thé, quatorze heures et trente minutes, mardi . »
« Monsieur, bien sûr, nous nous réjouissons de votre arrivée, non, votre fils ne nous importunera pas, d’ailleurs Michaël trouve les enfants très plaisants. N’est-ce pas, Michaël ? »
Ces belles phrases avaient seulement laissés place à quelques mots hypocrites de laisser paraître, un enterrement non pas pour pleurer, mais pour se montrer.
Personne ne s’occupait de nous deux. Nous restions ensemble, Boris et moi, au milieu de cette habituelle et douce odeur de paraffine. Douce et habituelle, oui, mais, en cette semaine de non-anniversaire, cruellement funèbre.
C’était une odeur d’anniversaire, une odeur de culpabilité et de doute, aurions-nous pu le sauver si, c’était une odeur de cire et de bougies, de cierges célestes éclairant faiblement la voûte de l’église, entendez-vous le doux murmures du vent des Morts, c’était une odeur… Une odeur d’anniversaire.
FIN
 
 
Marie, tu n'étais pas sûre de toi, tu as même failli ne pas m'envoyer ton texte...tu aurais eu tort! Ton texte est magnifique, touchant, bouleversant et meilleur que beaucoup d'auteurs publiés que j'ai pu lire. J'espère peut-être un peu, mais vraiment, c'est magnifique... Encore bravo!!
G.

11 commentaires:

  1. Réponses
    1. Je trouve aussi, oui! J'en ai pleurer, presque, à la fin...

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  2. Waouh quel talent...Ce texte est très touchant, il est vibrant! Bravo!

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  3. Wha, et bah... Merci Goutte ♥ C'est fantastique, j'ai regardé trois fois le titre de ton article pour savoir si c'était bien moi, j'ai même relu le texte pour savoir s'il avait été écrit de ma plume ! X)
    Je n'écris quasiment plus maintenant, la flamme m'a un peu quitté ces derniers temps, et donc ça fait vraiment plaisir de voir que ce premier écrit depuis des mois t'a plu ♥

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    1. Je comprends! Au concours JeBouquine des Jeunes Ecrivains l'année dernière, 'ai fait exactement la même chose, pour finir par crier de joie dans toute la maison! ^^" Heureux souvenir pour mes tympans et ceux de ma sœur!
      Mais tu le mérites vraiment, ton texte est magnifique et j'ai été carrément touchée par ce dernier... Je ne peux que te dire bravo, comme les autres! ♥

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    2. Tu m'étonnes :P
      Merci beaucoup ♥ Et l'autre texte était aussi vraiment beau ♥

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  4. Ton texte est GENIAL Marie ! Tu es très douée ! Bravooo ! ♥♥

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  5. Félicitation Marie ♥ ! Tu écris vraiment bien, j'étais totalement absorbée par tes mots :) !

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