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dimanche 10 novembre 2013

Deuxième prix du concours d'écriture de la SSA : Leurs coeurs sont pierres, de Lise


« Leurs cœurs sont pierres »

Tapie au creux d’un buisson, sous un pont aussi ancien que les étoiles, Hermine, qui ne semble même pas avoir 20 ans, contemple le ciel où le soleil, rouge comme la braise, se couche avec toute sa lenteur digne. Elle grelotte, transie par le froid mordant de la nuit. Vêtue uniquement d’une robe de soirée, couleur vieux rose, en dentelle, dans un esprit très vintage, et de légères ballerines de la même couleur, elle se sent glisser vers la nuit. Sa tenue, qui devait être sublime à l’origine, n’est plus que lambeaux. Déchirée, usée, décolorée, elle ressemble à présent plus à un misérable torchon. Ses ballerines, dont les semelles sont usées jusqu’à la corde, sont dans un état à peu près semblable. Un fantôme n’aurait pas été moins bien habillé. La sorte de couverture miteuse qu’elle porte sur ses épaules n’est guère mieux conservée, et ne la protège plus de l’air glacial. Son épaisse chevelure blonde et bouclé ressemble à présent à une vulgaire serpillère, terriblement gras, emmêlés, parsemés de feuilles, de branches… Son allure est en un mot pitoyable.

Tremblante, Hermine claque des dents dans un rythme endiablé. Pour se donner courage et ambition, malgré l’épuisement et la nuit qui la gagne, elle se met à fredonner doucement. Just a small town girl Lives in a lonely world She took the midnight train going anywhere…

Sa voix se brise sur ces quelques notes, et un sanglot remonte violemment dans sa gorge, qu’elle étouffe péniblement. Soudain, tandis que l’obscurité commence à régner autour d’elle, un bruissement se fait entendre. Surprise, la jeune fille frémit, mais ne se déplace pas, trop épuisée. Devant elle apparaît alors un petit animal. De grandes oreilles, un pelage doux et chaud, couleur caramel, de grandes dents. Un sourire naît lentement sur les lèvres d’Hermine. Doucement, elle tend la main vers le petit lapin sauvage, et effleure du bout de ses doigts fins son épais habit de poils. Un souffle de buée s’échappe de sa délicate bouche lorsqu’elle murmure :
- Chut… Laisse-toi faire, je t’en prie…

Le petit rongeur ne bouge pas. Hermine s’apaise ainsi, en observant ce petit être qui semble si tranquille. Sa langue semble se délier au contact du lapin, car elle se met soudain à lui conter son histoire :
- Tu sais… Je suis fière de moi. J’ai tenu bon. Ils ne m’ont pas eu. C’est moi qui les ai eus. J’ai réussir à fuir. Fuir ce monde où tout n’est que strass et paillettes, où l’argent est synonyme de bonheur, où l’amour n’existe qu’au cinéma, où vivre signifie acheter. J’ai réussi mon coup, ma vengeance est accomplie. Ils ont connu la peur, la douleur, l’inquiétude, le mal en général. Il m’aura fallut sacrifier tant de choses pour y parvenir. Mais à présent, je suis heureuse. J’ai vécu quelque chose d’exceptionnel. Tu comprends, petit bonhomme ? Toute ma vie j’ai rêvé de ça, de vivre la liberté et la simplicité… La nuit la gagne, son souffle devient plus court. Ses paupières deviennent lourdes, elle se sent tomber dans la paix. Pourtant, elle poursuit son récit :
- Ils ne m’ont jamais aimé, je le sais, et toi aussi. Leurs cœurs sont pierres, leurs vies sont ennuyantes, moroses. Et si cruelles. Je n’en pouvais plus, petit lapin. J’ai fait le bon choix. Même si c’était fouiller les poubelles, vivre cachée, ne plus parler, ne plus se laver. Simplement vivre, se laisser porter. J’espère que tu es d’accord avec moi. Tu l’es forcément, hein ? Personne ne peut aimer leur hypocrisie, leur infamie, leur égoïsme. Tu es comme moi, non ? Tu leur es indifférent. C’est ta vie, c’était la mienne… Et…
Brusquement, un strident coup de klaxon retentit au loin, perçant le lourd silence de la nuit. Affolé, le cœur battant, le petit animal s’enfuit rapidement vers l’obscurité. Hermine le suit des yeux, épanouie. Un étrange sourire de contentement éclaire son doux visage noirci par la crasse. Ereintée, elle s’allonge au sol, en grimaçant sous l’effet du froid. Elle observe le paysage, songeuse. La Seine qui passe sous ses yeux entre les branchages, le sable qui crisse sous son poids, les épais arbustes qui l’encadrent, la dissimulant de tous regards. Elle sent ses paupières devenir lourdes, la nuit s’emparer d’elle. Sa respiration se ralentit, les environs se font plus noirs encore. Apaisée, elle ferme les yeux vers la douceur et le calme de la nuit… Doucement, lentement… Elle se sent si bien. Tout est si tranquille… La nuit lui tend les bras, si accueillante… Tout est si agréable… Chut…

22.03.14
LE PARISIEN


APRES UN AN DE RECHERCHES VAINES, ELLE EST RETROUVEE GISANT DANS LA NUIT
les parents d’Hermine, M.et Mme de l’Abbaye, ont déclaré ce matin à la presse : « Nous sommes partagés entre le soulagement et la douleur. » Une enquête vient d’être ouverte, mais il semblerait que la jeune fille ait vécu dehors pendant un an, vivant d’eau de la Seine et de déchets divers. Les causes du décès ne sont pas encore affirmées, mais les médecins ont la certitude d’avoir à faire à une mort par hypothermie. L’hypothèse de la fugue ayant été évoquée par la gendarmerie, les parents de l’adolescente expriment leur incompréhension : « Hermine était heureuse, à l’aise, sa vie lui plaisait, elle ne manquait de rien. Nous ne comprenons pas. » L’enquête est donc à suivre.

C’est l’information qui ébranle aujourd’hui
la France. Hier, au petit matin, un éboueur
du nom de Mourad, a fait la tragique décou-
verte d’un corps, le long de la Seine dans le
XIVème arrondissement. Il s’agit du cadavre
d’Hermine de l’Abbaye, fille unique d’un des
plus riches habitants de la capitale. Agée à
présent de seulement 19 ans, la jeune fille
avait disparu l’année dernière, il y a un an,
le soir de ses 18 ans, lors d’une fête donnée
en son honneur.
La macabre découverte a eu lieu le lendemain
de la première année de sa disparition, à
savoir donc le jour suivant ses 19 ans.
Mourad nous livre en exclusivité ses impres-
sions lors de sa trouvaille : « C’t’ait pas gai.
Mais la gonzesse, elle paraissait zen, satis-
faite quoi. On aurait pu croire qu’elle
pionçait. » Si la gendarmerie n’a pas souhai-
té faire de déclaration publique,

FIN
 
Lise, ton texte est magnifique, aussi, vraiment superbe, sublime! Il m'a beaucoup émue et, hasard? coïncidence? Toujours est-il que mon anniversaire à moi est le 22 mars!
Bravo bravo, bravo!!
 

6 commentaires:

  1. Waouh il est super aussi celui-ci, différent mais super!

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    1. Je en te le fais pas dire! On a eu de ces talent...c'est fou! En plus on voit vraiment que Lise s'est donnée du mal avec l'article de journal, etc. Bien sûr, comme dans l'autre texte, il y a quelques toutes petites imperfections, mais je n'ai rien corrigé (d'ailleurs ça n'était pas à moi de le faire, j'en serais bien incapable) et je trouve qu'ils sont excellents comme ça!

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  2. Excellent texte :D J'adore l'association de deux supports : l'article de journal et le texte narratif !

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Bonjour!
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Et voilà! C'est dans la poche, prêt à être lu, publié par mes soins et à obtenir une réponse!
Merci beaucoup pour votre passage sur Rivière de Mots et à très bientôt!